Un ordinateur, une machine-outil, un véhicule utilitaire, un logiciel de gestion : dès qu’une entreprise investit dans un bien destiné à durer, la question de l’amortissement se pose. Mal maîtrisé, ce mécanisme génère des erreurs récurrentes — immobilisation oubliée, mode de calcul mal choisi, plafond fiscal ignoré — qui coûtent cher en cas de contrôle, ou privent l’entreprise d’une optimisation légale de son résultat imposable. Ce guide fait le point sur les règles applicables en 2026, avec des exemples chiffrés pour les dirigeants et DAF de PME.
Qu’est-ce qui s’amortit, et pourquoi ?#
L’amortissement traduit comptablement la dépréciation, généralement irréversible, d’un actif du fait de l’usage, du temps ou de l’obsolescence technique. Il permet d’étaler la charge que représente l’acquisition d’une immobilisation sur sa durée d’utilisation réelle, plutôt que de la faire peser sur le seul exercice d’achat — une exigence du principe comptable de séparation des exercices.
Sont amortissables les immobilisations corporelles (matériel, mobilier, véhicules, constructions) et certaines immobilisations incorporelles à durée de vie limitée (logiciels, brevets, par exemple), dès lors que leur utilisation par l’entreprise est déterminable dans le temps. À l’inverse, ne s’amortissent pas les biens dont l’utilisation n’est pas limitée dans le temps : les terrains (sauf composants comme les aménagements), et en principe le fonds commercial, sauf exception pour les petites entreprises (voir plus bas).
Sur le plan fiscal, la base légale se trouve à l’article 39, 1-2° du CGI, qui autorise la déduction du résultat imposable des « amortissements réellement effectués par l’entreprise, dans la limite de ceux qui sont généralement admis d’après les usages de chaque nature d’industrie, de commerce ou d’exploitation ».
Le mode linéaire : la règle de droit commun#
Le mode linéaire consiste à répartir la valeur amortissable du bien de façon constante sur sa durée d’utilisation. Le taux d’amortissement s’obtient simplement : 100 divisé par le nombre d’années de durée d’utilisation.
Exemple : un matériel de bureau acheté 6 000 € HT, amorti sur 5 ans, donne un taux linéaire de 20 % et une annuité de 1 200 € par an.
Deux précisions pratiques importent :
- Le point de départ de l’amortissement comptable est la date de mise en service du bien (et non sa date d’achat ou de livraison), avec un calcul prorata temporis sur l’exercice d’acquisition.
- Depuis la suppression des « durées d’usage » comme référence obligatoire, la durée d’amortissement comptable doit en principe correspondre à la durée réelle d’utilisation prévue par l’entreprise, qui peut différer des usages traditionnellement admis par l’administration fiscale (BOI-BIC-AMT-10-40). À titre indicatif, les durées les plus courantes constatées en pratique restent de l’ordre de 3 à 5 ans pour le matériel informatique, 4 à 5 ans pour le mobilier de bureau, 4 à 5 ans pour les véhicules et de plusieurs dizaines d’années pour les constructions — mais chaque entreprise doit documenter sa propre estimation.
Le mode dégressif : accélérer la déduction sur les premières années#
L’article 39 A du CGI autorise, sur option, un amortissement dégressif pour certains biens d’équipement acquis neufs (à l’exclusion notable des immeubles d’habitation, des voitures particulières et de la plupart des biens non industriels). Il permet de déduire des annuités plus élevées en début de vie du bien, ce qui est fiscalement plus favorable en trésorerie qu’un lissage linéaire.
Le taux dégressif s’obtient en multipliant le taux linéaire par un coefficient qui dépend de la durée normale d’utilisation :
| Durée normale d’utilisation | Coefficient |
|---|---|
| 3 ou 4 ans | 1,25 |
| 5 ou 6 ans | 1,75 |
| Plus de 6 ans | 2,25 |
Exemple : une machine industrielle de 20 000 € HT, amortie sur 5 ans (taux linéaire 20 %), donne un taux dégressif de 20 % × 1,75 = 35 %. La première annuité s’élève à 7 000 €, contre 4 000 € en linéaire — un différentiel de trésorerie non négligeable pour une PME qui investit.
Le taux dégressif s’applique chaque année à la valeur nette comptable restante (et non à la valeur d’origine), ce qui donne des annuités décroissantes ; l’entreprise repasse en linéaire dès que ce mode devient plus favorable sur les années restantes.
La tolérance des biens de faible valeur (500 € HT)#
Point souvent méconnu : l’administration admet, par simple tolérance doctrinale (BOFiP, BOI-BIC-CHG-20-30-10), que les biens dont la valeur unitaire hors taxes n’excède pas 500 € HT soient passés directement en charges déductibles, sans passer par une immobilisation amortie sur plusieurs années. Cette tolérance vise principalement le petit outillage, le petit matériel et mobilier de bureau, ainsi que les logiciels acquis.
Deux points de vigilance :
- Ce n’est qu’une tolérance, pas une obligation : l’entreprise reste libre d’immobiliser un bien même sous ce seuil.
- Le seuil s’apprécie par bien pris individuellement, et non sur la facture globale — sauf lorsque plusieurs éléments forment un ensemble indissociable (un poste de travail complet, par exemple), auquel cas c’est la valeur globale de l’ensemble qui doit être retenue.
Cas particulier : le plafond fiscal des véhicules de tourisme#
Les véhicules de tourisme (voitures particulières) font l’objet d’un plafonnement spécifique de la déduction fiscale de l’amortissement, prévu au 4 de l’article 39 du CGI, fonction du taux d’émission de CO2 du véhicule (normes WLTP, acquisitions depuis 2021) :
| Émissions de CO2 (WLTP) | Plafond de déductibilité |
|---|---|
| Moins de 20 g/km | 30 000 € |
| De 20 à 49 g/km | 20 300 € |
| De 50 à 160 g/km | 18 300 € |
| Plus de 160 g/km | 9 900 € |
Exemple : une PME achète un véhicule de tourisme thermique à 28 000 € HT, émettant 130 g de CO2/km. Le plafond applicable est de 18 300 €. La fraction d’amortissement correspondant à la différence (9 700 €), répartie sur la durée d’amortissement du véhicule, n’est pas déductible du résultat imposable et doit être réintégrée extra-comptablement. Ce plafond ne s’applique pas, sous conditions, aux véhicules indispensables à l’activité (taxis, auto-écoles, véhicules de location).
L’amortissement dérogatoire : quand le fiscal et le comptable divergent#
Lorsqu’une entreprise pratique, pour des raisons fiscales, un amortissement supérieur à celui justifié par l’usage réel du bien (typiquement en optant pour le dégressif), l’écart entre l’amortissement fiscal et l’amortissement économique « normal » (généralement linéaire) doit être comptabilisé séparément, en amortissement dérogatoire (compte 145, classé parmi les provisions réglementées). Ce mécanisme permet de conserver, dans les comptes, une image économique fidèle de l’usure réelle du bien, tout en bénéficiant de l’avantage fiscal du dégressif. L’écart se résorbe automatiquement sur la fin de la durée d’amortissement, lorsque l’annuité fiscale devient inférieure à l’annuité linéaire.
L’approche par composants#
Depuis la réforme du plan comptable général (règlement ANC n° 2022-06, déjà présentée sur ce blog dans notre article sur la première clôture sous le PCG rénové), les éléments d’une immobilisation ayant une durée d’utilisation différente de celle de l’immobilisation principale doivent être comptabilisés et amortis séparément, dès lors qu’ils sont significatifs. Exemple classique : la toiture ou l’ascenseur d’un immeuble, dont la durée de vie est bien plus courte que celle de la structure du bâtiment, doivent faire l’objet d’un plan d’amortissement distinct.
Erreurs fréquentes à éviter#
- Oublier de mettre en service : tant qu’un bien n’est pas mis en service (matériel en cours d’installation, par exemple), il ne peut pas être amorti — il doit être suivi en immobilisation en cours.
- Amortir un bien non amortissable : un terrain nu ne peut pas faire l’objet d’un plan d’amortissement — seuls les aménagements qui lui sont apportés le peuvent.
- Ignorer le plafond véhicules de tourisme : la réintégration extra-comptable de la fraction excédentaire est une source classique de rectification en cas de contrôle fiscal.
- Ne pas documenter la durée retenue : en l’absence de justification écrite (note de calcul, comparaison avec les usages du secteur), l’administration peut contester une durée jugée trop courte, génératrice d’un résultat imposable artificiellement minoré.
Ce qu’il faut retenir#
L’amortissement n’est pas qu’une écriture comptable automatique : le choix du mode (linéaire ou dégressif), la durée retenue, et la bonne application des règles spécifiques (seuil des biens de faible valeur, plafond des véhicules de tourisme) ont un impact direct sur la trésorerie et le résultat imposable de l’entreprise. Pour toute acquisition significative, il est recommandé d’arbitrer le mode d’amortissement avec son expert-comptable dès la décision d’investissement, plutôt qu’au moment de la clôture — les choix fiscaux (notamment l’option pour le dégressif) doivent en effet être exercés dès la première annuité.
Sources#
- Code général des impôts, article 39 (déduction des amortissements, plafond véhicules de tourisme)
- Code général des impôts, article 39 A (régime de l’amortissement dégressif, coefficients)
- BOFiP, BOI-BIC-AMT-10-40, Amortissements — Règles de déduction — Durée et taux d’amortissement
- BOFiP, BOI-BIC-AMT-20-20, Amortissements — Régime de l’amortissement dégressif
- BOFiP, BOI-BIC-CHG-20-30-10, tolérance de comptabilisation en charges des biens de faible valeur (500 € HT)
- Autorité des normes comptables (ANC), règlement n° 2022-06 relatif au plan comptable général (approche par composants, article 214-9)
