C’est fait. Ce 11 mai 2026, le Sénat a adopté définitivement le projet de loi relatif à la lutte contre les fraudes sociales et fiscales. Le texte, issu d’un accord en commission mixte paritaire (CMP) le 28 avril 2026, avait déjà été approuvé par l’Assemblée nationale le 5 mai. Avec ses 76 articles — dont 43 ciblant la fraude sociale et 18 la fraude fiscale —, cette loi est l’une des plus ambitieuses de ces dernières années en matière de contrôle et de recouvrement. Les économies attendues ? 1,5 à 2 milliards d’euros à court terme. Voici ce qui va changer concrètement.
1. Le verrou de Bercy, quasiment supprimé#
C’est la mesure phare et la plus symbolique. Instauré en 1920, le “verrou de Bercy” réservait au seul ministère du Budget le monopole des poursuites pénales en matière de fraude fiscale. Concrètement, aucun procureur ne pouvait engager des poursuites pour fraude fiscale sans autorisation préalable de l’administration fiscale — même en cas de flagrance.
Un amendement adopté contre l’avis du gouvernement supprime désormais ce filtre. Le Parquet national financier (PNF) et les autres juridictions pourront se saisir directement de dossiers de fraude fiscale dès lors que le montant en jeu dépasse 100 000 €, sans avoir à attendre le feu vert de Bercy.
Ce que ça change pour les PME et les dirigeants : un dossier fiscal qui relevait jusqu’ici d’un simple redressement administratif peut désormais basculer directement en procédure pénale. Les situations à risque — fausses factures, abus de biens sociaux avec dimension fiscale, dissimulation de revenus — deviennent plus exposées. La frontière entre contentieux fiscal et droit pénal s’amincit considérablement.
Conseil : en cas de contrôle fiscal révélant des anomalies significatives, l’accompagnement d’un expert-comptable et d’un avocat fiscaliste dès le début de la procédure devient encore plus important qu’avant.
2. Archivage des pièces comptables : 6 → 10 ans en cas de fraude#
Aujourd’hui, la durée légale de conservation des documents comptables est de 6 ans (article L. 123-22 du Code de commerce). La loi instaure une exception : en cas de fraude avérée ou de procédure pénale engagée, cette durée est portée à 10 ans.
Cette mesure vise à éviter que des pièces disparaissent avant l’expiration du délai ordinaire dans des dossiers qui font l’objet d’une enquête prolongée — notamment les fraudes à la TVA, les montages offshore ou les affaires de travail dissimulé complexes.
Ce que ça change pour vous : dans le cadre d’un contrôle fiscal ordinaire, rien ne change — la règle des 6 ans reste la norme. Mais si votre entreprise fait l’objet d’une procédure pénale, d’une saisie conservatoire ou d’une transmission au Parquet, conservez tout sur 10 ans minimum. Une politique d’archivage numérique robuste (GED, sauvegarde externalisée) prend ici tout son sens.
3. Flagrance sociale : saisie conservatoire facilitée#
Pour lutter contre le travail dissimulé, la loi crée une nouvelle procédure de flagrance sociale renforcée. Les agents de contrôle (Urssaf, inspection du travail) pourront, en cas de constatation d’un délit de travail dissimulé ou d’emploi irrégulier, procéder à des saisies conservatoires sur les actifs de l’entreprise : comptes bancaires, véhicules, matériel.
Un délai de 48 heures est prévu avant l’exécution de la saisie, pour permettre à l’employeur de faire valoir ses observations. Passé ce délai, la saisie devient exécutoire.
La loi instaure également un devoir de vigilance renforcé du donneur d’ordre envers ses sous-traitants. Les entreprises qui font appel à des prestataires ou des intérimaires doivent s’assurer que ceux-ci sont en conformité avec leurs obligations sociales — sous peine d’engager leur propre responsabilité.
Ce que ça change pour les PME : si vous avez recours à de la sous-traitance ou à des travailleurs indépendants, vérifiez systématiquement leur situation auprès de l’Urssaf (attestation de vigilance disponible sur urssaf.fr). En cas de contrôle, votre propre trésorerie peut être bloquée si un prestataire est épinglé pour travail dissimulé dans le cadre d’une mission pour vous.
4. Suspension des allocations chômage et du RSA#
La loi prévoit que, en cas d’indices sérieux de fraude détectés par les agents de contrôle, le directeur de l’organisme (Pôle emploi/France Travail, CAF) peut suspendre le versement des allocations chômage ou du RSA pour une durée maximale de 3 mois. Une procédure de recours est prévue.
Par ailleurs, les droits de communication des agents de contrôle sont étendus : les agents des CAF et des conseils départementaux chargés de la lutte contre la fraude pourront accéder à des données bancaires pour vérifier la réalité des situations déclarées. France Travail disposera de nouveaux outils d’investigation pour détecter les bénéficiaires ne résidant plus en France.
Le versement des allocations chômage sera conditionné à la domiciliation d’un compte bancaire en France ou dans la zone SEPA.
Ce qui concerne les PME : indirectement, via les salariés. Si un ancien collaborateur perçoit des allocations chômage tout en travaillant pour une autre entité liée à votre structure, le risque de signalement augmente. Les montages impliquant des “faux-chômeurs” — ou simplement des situations ambiguës — seront beaucoup plus rapidement détectés.
5. DAC8 : vos crypto-actifs bientôt déclarés automatiquement au fisc#
La loi transpose en droit français la directive européenne DAC8, qui impose l’échange automatique d’informations entre fiscs des États membres sur les crypto-actifs. Les prestataires de services sur crypto-actifs (PSCA) agréés devront collecter et transmettre à la DGFiP les données de leurs clients résidents français : identité, soldes, montants des transactions.
Le calendrier :
- Données concernées : transactions réalisées à compter du 1er janvier 2026
- Premier reporting des PSCA : avant le 31 janvier 2027 (pour les données 2026)
- Premier échange automatique entre fiscs européens : avant le 30 septembre 2027
Rappel : la déclaration du formulaire 3916-bis pour les comptes sur plateformes de crypto-actifs est déjà obligatoire pour les personnes physiques. DAC8 vient ajouter une couche automatique, côté plateformes.
Ce que les dirigeants de PME doivent faire maintenant#
Cette loi ne crée pas d’obligations opérationnelles immédiates pour la grande majorité des PME. Mais elle renforce considérablement les risques pour ceux qui seraient tentés par des pratiques d’optimisation agressive — ou qui n’auraient pas mis de l’ordre dans leurs pratiques sociales et fiscales.
La checklist de vigilance post-loi antifraude :
- Archivage comptable : adoptez une solution de GED ou d’archivage numérique probant — conservez tout sur 10 ans si vous êtes exposé à un risque pénal
- Sous-traitance : demandez systématiquement l’attestation de vigilance Urssaf à vos prestataires (téléchargeable sur urssaf.fr) et conservez-la
- Crypto-actifs : si votre entreprise ou vous-même détenez des crypto, vérifiez que votre plateforme a obtenu son agrément PSCA (registre AMF) et anticipez les obligations déclaratives DAC8 dès les opérations 2026
- Ruptures conventionnelles et indemnités : avec la suppression du verrou de Bercy, les redressements fiscaux de grande ampleur peuvent désormais déboucher directement sur des poursuites pénales — faites valider vos montages par un avocat
- Contrôle de conformité sociale : vérifiez régulièrement vos déclarations Urssaf, vos DSN et la conformité de vos intérimaires et sous-traitants
Sources#
- Sénat — Projet de loi relatif à la lutte contre les fraudes sociales et fiscales
- Assemblée nationale — Dossier législatif DLR5L17N52985
- Vie-publique.fr — Loi lutte contre les fraudes sociales et fiscales
- Franceinfo — Le projet de loi contre la fraude sociale et fiscale a été adopté au Sénat
- ADCF — Suspension du chômage, du RSA… que contient le projet de loi ?
- Socic.fr — Durée de conservation des documents administratifs
